Nibiru, une 12e planète ? Demandons aux sumériens si tel est le cas !
Par Serge Cazelais, dimanche 13 juillet 2008 à 17:20 :: Actualité :: #69 :: rss
Vous connaissez certainement cette image ?


L'auteur spécialiste en fiction historique, Zecharia Sitchin laisse entendre qu'il connaît la langue sumérienne et qu'il est spécialiste de la mythologie sumérienne. Une des pièces principales qui lui sert à la construction de sa fiction est le cylindre sceau VA 243, illustré ci-haut. Son interprétation est que ce document témoigne de la connaissance des sumériens en astronomie. Ces derniers auraient eu connaissance de l'existence d'une planète nommée “Nibiru” dont l'orbite croiserait celle des autres planètes de notre système. Nibiru viendrait se situer près de la Terre à chaque 3600 ans. L'hypothèse est ingénieuse puisque le mot sumérien Nibiru signifie (en anglais) : crossing point.
Des disciples de Sitchin affirmaient à la fin des années '90 que cette planète Nibiru arrivait et qu'elle serait près de la Terre en 2003 (il reste quelques pages web en ligne qui datent d'avant 2003, en voici une sur le site de Jeff Rense). Actuellement, le web est rempli d'affirmations au sujet de 2012. Ailleurs, on est plus prudent, et on parle de 2080. Certains vont même jusqu'à dire que Nibiru est un vaisseau spatial un peu comme l'étoile de la mort dans Star Wars ! Bien entendu, tous ça se trouverait décrit dans les tablettes sumériennes. Mais revenons au cylindre sceau VA 243 et à ce qu'en dit M. Sitchin.
Dans le haut de ce cylindre sceau, on peu voir une grosse étoile entourée de petits points :

M. Sitchin affirme que la grosse étoile au centre est le soleil et que les points autour sont les planètes. Puisqu'il y a onze (11) points, M. Sitchin les interprète comme étant l'ensemble des planètes de notre système : Mercure, Venus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton. Nous en avons donc neuf (9). À ce nombre, s'ajoute la lune ce qui nous donne un total de dix (10). Le onzième point ne peut donc, selon M. Sitchin, que représenter une autre planète et cette planète serait nulle autre que Nibiru. La pièce maîtresse de l'interprétation de M. Sitchin est l'astre au centre :

Pour M. Sitchin, qui ne l'oublions pas, se présente comme un spécialiste de la langue sumérienne et de sa mythologie (et certains de ses disciples disent même qu'il est archéologue !), aucun doute possible, l'astre au centre est le soleil. Mais est-ce le cas ? Si l'astre au centre n'est pas le soleil, l'édifice bascule.
Un spécialiste des civilisations du Proche-Orient ancien (comme M. Sitchin prétend l'être) sait que la pictographie ancienne est d'une importance capitale. Les peuples des civilisations anciennes n'étaient pas lettrés à grande échelle comme nous le sommes aujourd'hui. Ceux qui savaient lire, écrire et qui codifiaient les pictogrammes étaient des professionnels de l'écriture et de la diplomatie. Afin de bien se faire comprendre, lorsqu'on envoie un message écrit avec des pictogrammes, il faut absolument que tous s'entendent sur la signification des pictogrammes et ici, aucune innovation personnelle ne peut être introduite et les interprétations aléatoires et subjectives ne sont ni possibles, ni même concevables (je souligne). Pour faire une analogie simple à comprendre, dans notre monde actuel, un «A», c'est un «A». Si j'utilise la lettre «A», mon lecteur qui sait que j'écris en français et qui lit le français ne peut pas décider que mon «A» à la valeur d'un «Ch». Idem pour moi, je ne peux pas espérer me faire comprendre si je décide de façon subjective de donner une valeur de «Ch» à mon «A».
Pour le redire autrement encore, afin de bien être compris, dans la civilisation sumérienne, si je veux écrire et transmettre un message, j'utilise des pictogrammes (l'écriture cunéiformes sera utilisée plus tardivement.) Or, le système de pictogrammes est quelque chose de statique, quelque chose qu'aucun scribe qui espère se faire comprendre ne modifiera à sa guise : Un pictogramme signifie une chose et non pas plusieurs, au gré de chacun. Imaginez un instant la confusion qui règnerait si chaque lettre, ou pictogramme, pouvait signifier une chose et une autre et même son contraire au gré de chacun !
Pour faire une autre analogie simple, on ne peut pas dire qu'un scribe puisse dessiner un pictogramme de façon différente, comme s'il s'agissait de son style personnel. Ce n'est pas non plus envisageable de dire que, comme des enfants qui dessinent chacun à sa façon le soleil, que chaque scribe pouvait lui aussi le dessiner à sa façon. La précision, en écriture pictographique, est d'une importance capitale.
Enfin, dans ce cas-ci, la précision est encore plus importante : Il s'agit d'un cylindre sceau servant à cacheter, donc à authentifier - comme on le fait avec nos signature modernes, des documents officiels. Comment fait-on pour le savoir ? Il y a une inscription pictographique sur le sceau qui donne la clé d'interprétation et M. Sitchin ne semble pas le savoir puisqu'il n'en tient pas compte dans son interprétation. Pour un “spécialiste” de la langue et de la civilisation sumérienne, je trouve que c'est gênant...
Voici donc où se trouve l'inscription, elle est mise en évidence par les lignes de couleurs :

Que raconte cette inscription pictographique ?
La ligne 1 se lit comme suit : dub-si-ga et c'est un nom propre.
La ligne deux se lit comme suit : ili-il-la-at et c'est encore un nom propre.
La ligne trois se lit comme suit : ir3-zu (le 3 se met normalement en exposant, ou un demi-point en dessous, et indique la façon de prononcer) et signifie : ton serviteur.
Il s'agit donc vraisemblablement d'une signature officielle qui se traduit ainsi : Dubsiga Ili-illaat (est) ton serviteur. Ça n'a donc rien de bien bien difficile et lire cette inscription est à la portée de n'importe qui - même d'un débutant en sumérien (sic !) Pour ceux qui chercheraient à mettre en doute ma lecture, sachez que ir3 est un synonyme exact de arad/ et de arad2 et signifie : “serviteur” ou “esclave”. (Source: The Sumerian Lexicon). Le suffixe -zu est le pronom possessif, suffixe des substantifs, à la deuxième personne du singulier (Source : D. O. Edzard, Sumerian Grammar, Leiden-Boston: Brill, (HdO 71) 2003, p. 29-30. N.B. Ce volume est disponible en livre de poche - pas cher - en réédition de la SBL. Un lien vers amazon.ca est donné à la fin de ce message, dans la bibliographie).
Cette construction syntaxique est courante en sumérien, on la retrouve dans presque toutes les lettres personnelles et, juste pour le plaisirs, en voici un exemple dans une phrase tirée d'une lettre de Nanna-manshum à la déesse Ninisina (voir ce qui est en caractère gras) :
m/d\nanna-ma-an-shum2 dub-sar dumu il3-shu-mu-ba-al-li-/it\ arad2-zu na-ab-be2-a.
Traduction : Voici ce que Nanna-manshum le scribe, fils de Ilshu-muballit, ton serviteur dit (ou en plus beau : Voici le message de ton serviteur Nanna-manshum le scribe, fils de Ilshu-muballit.)
Mais revenons aux pictogrammes. Je vous disais que l'astre au centre n'est pas le soleil, mais une étoile. Deux raisons incitent à affirmer que c'est une étoile. La première est que le pouvoir des êtres divins et celui des gouverneurs et des rois du Proche-Orient ancien est toujours associé aux étoiles. En effet, seul Shamash est associé au soleil. Or, le personnage principal, celui qui est assis et qui est illustré sur ce cylindre sceau n'est pas Shamash. Mais bon, vous me direz que c'est subjectif. Voici donc la deuxième raison : Je vous disais que les pictogrammes ont une seule signification et qu'il est hors de question, dans une civilisation à l'intérieure de laquelle on s'exprime par pictogramme, de modifier le sens d'un pictogramme. Or, voici le pictogramme sumérien du soleil :

Comparez-le avec celui du cylindre sceau VA 243 :

Vous voyez la différence ? Elle est évidente. Le pictogramme du soleil comporte des rayons (les lignes ondulées) et est toujours circonscrit dans un cercle, celui sur le cylindre sceau VA 243 ne comporte pas d'ondulation et n'est pas à l'intérieur d'un cercle. L'astre de VA 243 ne peut donc pas être le soleil : C'est impossible. M. Sitchin fait donc un important contresens qui jette un doute sérieux sur ses prétentions à l'effet qu'il connaisse la civilisation sumérienne ! C'est sur ce contresens qu'il s'appuie ensuite pour laisser entendre que c'est le système solaire qui est illustré sur VA 243. On peut appuyer et documenter cette conclusion en présentant un exemple sur lequel le soleil, la lune et une étoile apparaissent :

Quelle peut donc être la signification de cet ensemble de onze étoiles, dont une est plus importante que les dix autres sur le cylindre sceau VA 243 ? Selon la pictographie sumérienne, il s'agit d'une constellation à onze étoiles, facilement identifiable à l'oeil nu dans l'Antiquité. J'ai trouvé que celle qu'on nomme “Le corbeau” était connu des grecs. L'était-elle des sumériens ? Rien pour le moment ne permet de l'affirmer. C'est une affaire à suivre et si je trouve quoi que ce soit, j'en ferai part sur ce blog.
En conclusion, je veux rassurer les lecteurs de ce blog : Je ne suis pas un anti-Sitchin radical. Je suis très intéressé, et depuis longtemps, par les idées de M. Sitchin. J'ai assisté à une de ses conférences, il y a quelques années, et j'ai lu plusieurs de ses livres. Tout ça m'intéressait vivement et j'ai voulu aller plus loin afin d'approfondir mes connaissances. En cours de route, je me suis rendu compte rapidement que M. Sitchin ne semblait pas connaître l'hébreu au niveau où il prétend et j'ai douté. Récemment, avec le battage autour de 2012, je me suis dit que je devais (puisque ça m'intéresse vraiment beaucoup) apprendre le sumérien pour en avoir le coeur net. Jusqu'ici, je suis très déçu de constater que M. Sitchin ne semble pas connaître tellement la civilisation sumérienne. Il semble vraiment que son oeuvre en soit une de fiction et qu'il ne fasse que profiter de notre ignorance afin de nous présenter ça comme de l'histoire...
Je suis moi-même passionné par l'ésotérisme et par l'histoire et j'y consacre une partie importante de ma vie. Je suis de plus engagé dans une démarche spirituelle. Je n'ai aucun intérêt à me mentir à moi-même, ni aux autres d'ailleurs. Ça me donnerait quoi de me mentir à moi-même et de me cacher à moi-même des éléments servant à interpréter la civilisation sumérienne ?
J'avais déjà écrit un billet sur Nibiru ici.
Sincèrement.
Serge
Petite bibliographie
D. O. Edzard, Sumerian Grammar, Leiden-Boston: Brill, (HdO 71) 2003. (Disponible en format de luxe ou en format poche. J'ai le format poche et le contenu est en tout point identique au format de luxe.)
Michael S. Heiser, The Myth of a 12th Planet: A Brief Analysis of Cylinder Seal VA 243 (document téléchargeable en format .pdf. La majorité de mes images sont tirées de cet article.) Mon exposé ressemble à celui de M. Heiser. Sachez que j'ai personnellement vérifié chacun des éléments linguistiques et pictographiques.
The Sumerian Lexicon
The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature, Faculty of Oriental Studies, University of Oxford.
Commentaires
1. Le dimanche 13 juillet 2008 à 16:33, par Halexx
2. Le dimanche 13 juillet 2008 à 17:04, par Doute
3. Le dimanche 13 juillet 2008 à 17:30, par Serge Cazelais
4. Le jeudi 24 juillet 2008 à 07:02, par Gérard
5. Le mardi 3 novembre 2009 à 07:43, par Will
6. Le vendredi 6 août 2010 à 12:42, par Pincky
7. Le dimanche 22 août 2010 à 18:54, par Serge Cazelais
Ajouter un commentaire